Patrick Lane : « Le plan B doit toujours rester le plus proche possible du plan A »

Je vous propose aujourd’hui la retranscription fidèle de l’interview de Patrick Lane, strength coach des Sydney Roosters (NRL), réalisée le jeudi 9 février 2017 au sein du centre d’entraînement de l’Allianz Stadium à Sydney. Mon objectif était de recueillir sa vision de l’entraînement en intersaison et pré-saison pour le joueur de Rugby professionnel. L’interview est plus orientée sur la partie musculation de par le rôle de Patrick au sein du club.

Patrick est un jeune coach de 24 ans, travaillant depuis 4 ans pour les Sydney Roosters, il a franchi les échelons petit à petit, passant par les statuts de stagiaire, préparateur physique des équipes de jeunes, de l’équipe réserve, préparateur physique en charge de la réathlétisation des joueurs blessés du squad professionnel, jusqu’au statut de strength coach des pros, qu’il partage avec son rôle avec les blessés.

C’est peut être le coach le plus enthousiaste que je n’ai jamais rencontré. Très intelligent et pointu dans son approche du développement de la force, il ne laisse rien au hasard dans la programmation de ses séances. Dire qu’il est passionné par son métier serait un euphémisme. J’ai pu apprécier la qualité de son coaching en direct, chose qui n’est pas aisée quand on est un jeune entraîneur au milieu de joueurs professionnels dont la plupart sont internationaux australiens, ou représentent la Nouvelle-Galles-du-Sud lors des State of Origin. Il possède en plus de cela de solides performances personnelles sur les mouvements rois de force athlétique ou d’haltérophilie. C’est quelqu’un avec qui je corresponds depuis près de 4 ans, nos discussions étant toujours passionnantes et très ouvertes.

Par cette présentation, je le remercie pour son accueil au sein des Roosters ainsi que pour le temps qu’il m’a consacré lors de mon passage en Australie.

FM : Patrick, peux-tu nous présenter en quelques mots l’intersaison habituelle d’un joueur de NRL, ainsi que tes recommandations auprès de ton squad pour cette période de vacances ?

PL : En général les joueurs disposent de 6 à 8 semaines de « vacances », dépendant de la date de la fin de saison précédente. Pour les joueurs ayant beaucoup joué, je recommande 4 semaines sans entraînement afin de bénéficier du break physique et mental. Bien sûr, tout ceci est individuel, certains joueurs aiment continuer à s’entraîner, et d’autres ont besoin de couper. Je respecte leur choix totalement. En général je recommande de recommencer l’entraînement personnel 2 à 4 semaines avant la reprise de l’entraînement collectif. L’objectif étant de travailler sur l’équilibre structurel et les faiblesses individuelles. J’aime recommander des exercices tels que le split squat, les
exercices aux haltères, la poulie basse, le tirage poitrine… afin de garder les exercices rois pour la pré-saison (squat, développé couché à la barre…).

En ce qui concerne la course, je recommande le footing en aisance respiratoire, les flush runs, le travail sur la technique de sprint. A ce sujet je n’ai aucun souci s’ils travaillent avec un entraîneur
extérieur au staff. Le but des 2 à 4 semaines d’entraînement étant de commencer à remplir le réservoir qui s’est vidé durant les semaines de récupération passive.

FM : Parlons désormais de la pré-saison. En Rugby à XIII elle se compose de deux périodes bien distinctes : avant et après Noël (NDLR : la NRL commence début mars). Comment organises-tu le travail en salle de musculation ? Quels sont tes objectifs ?

PL : Cette année nous avons 3 séances de musculation par semaine en pré-saison : lundi, mercredi et vendredi. J’utilise un modèle concurrentiel, où toutes les qualités physiques sont travaillées en même temps (force, puissance, hypertrophie musculaire) et je me focalise sur la qualité de la technique d’exécution. La programmation de mes séances est la suivante : 1 mouvement d’haltérophilie, 1 exercice de base poly-articulaire, et des exercices d’assistance membres inférieurs en unilatéral ou membres supérieurs à visée hypertrophie. Nous disposons en général de 6 semaines avant Noël. Ma planification se compose de 3 semaines d’accumulation (5 reps sur les mouvements de base) suivies de 3 semaines d’intensification (simple vague 3-2-1). Les exercices d’assistance sont souvent des modifications d’exercices de Strongman (farmer’s walk, prowler…)

Après Noël nous disposons encore de 6 semaines avant les matches amicaux, durant lesquelles je répète les phases d’accumulation (5 reps) et d’intensification (3-2-1 reps). Les séances gardent la même structure, les exercices d’assistance deviennent juste un peu plus spécifiques avec l’utilisation des efforts dynamiques. J’utilise le soulevé de terre uniquement dans les phases d’intensification. Mon but est de garder une très haute intensité pendant toutes les semaines de préparation. J’utilise beaucoup les séries de 5 répétitions sur les exercices de base car en saison avec l’accumulation des matches il est difficile d’exécuter un tel volume de répétitions. En gros je cherche à mettre de l’argent de côté* en prévision d’une saison difficile.

To put money in the bank est une expression très utilisée chez les anglo-saxons, elle n’a pas de traduction littérale en français, à part faire des réserves en prévision de.

FM : J’ai remarqué que nous avions cette similitude d’utiliser les gammes montantes en charge plutôt que le travail en plateau, peux-tu nous expliquer ce choix ?

PL : Un rugbyman doit s’entraîner sur le terrain, faire des séances de lutte, et du travail de force, je cherche donc à minimiser le volume de travail à haute intensité tout en gardant un volume lui permettant de progresser (NDLR : c’est la notion de dose minimale effective) car il est difficile de contrôler tout le reste de son entraînement. Je pense premièrement que ce type de dynamique de charge permet de donner un nouveau challenge au joueur chaque semaine, à savoir battre le score de la semaine précédente. Ensuite il est beaucoup plus facile pour le préparateur physique de donner un objectif de charge et de traquer les performances à chaque séance. Bien sûr, même si je ne demande pas de travailler en plateau, je cherche quand même à ce qu’il y ait un certain volume de
travail effectué dans une certaine fourchette d’intensité, pour ceci j’utilise les back-off sets. Enfin, je trouve que le travail en plateau est assez ennuyeux dans un environnement de sport collectif (NDLR : difficulté de créer une ambiance de performance dans la séance). Par contre si j’entraînais des athlètes de force athlétique j’utiliserais beaucoup plus les plateaux car le volume de travail à haute
intensité serait plus haut.

FM : Nous avons pas mal discuté de ta vision de l’individualisation du travail, peux-tu nous l’expliquer ?

PL : En Rugby à XIII les joueurs ont des gabarits et des efforts assez semblables quel que soit le poste occupé sur le terrain. Pour cette raison, je ne suis pas un partisan de l’individualisation du travail en préparation physique. Par contre si j’entraînais une équipe de Rugby à XV j’individualiserais certainement le travail en fonction des postes. Les seules individualisations que l’on peut retrouver dans mes programmes sont les modifications d’exercices pour certains cas (blessures, manque de mobilité…) mais le plan B reste toujours le plus proche possible du plan A ! Je cherche aussi à créer une atmosphère de travail et de performance ainsi qu’à créer un esprit d’équipe, c’est pourquoi j’aime voir les joueurs effectuer le même programme d’entraînement.

FM : Pour terminer, peux-tu nous dire quels sont tes exercices favoris dans la préparation physique du joueur de Rugby, et pourquoi ?

PL : Pour les membres inférieurs le Front Squat reste mon exercice favori. Il est plus sûr pour les efforts maximaux car il y a moins de charge à mobiliser qu’avec le Back Squat et il est quasiment impossible de « tricher » pour terminer la répétition. En plus de cela il est excellent pour la mobilité, la posture et le développement de la force sur une amplitude complète. Pour cette année le contexte s’y prêtait aussi. En effet nous venions de passer 2 ans à faire du Back Squat 2 fois par semaine en pré-saison et 1 fois par semaine en saison, nos joueurs étaient devenus vraiment forts sur ce mouvement et
je pensais que la marge de progression était trop faible et qu’il n’y aurait aucun transfert sur la performance sur le terrain. Pour le haut du corps le Développé Couché est le mouvement roi pour améliorer la force absolue. Il est l’exercice où l’on peut mobiliser le plus de charge avec les membres supérieurs, et la charge est le paramètre le plus important… load is king ! En plus selon une étude de Dan Baker, il est le seul exercice qui est corrélé avec la sélection des joueurs dans le XIII de départ en NRL ! Dans les mouvements olympiques, l’Épaulé Puissance est mon exercice favori car il y a un transfert majeur avec les collisions du fait que l’on reçoive la barre sur les épaules. Mes standards sont fonction du poids de corps des joueurs selon leur poste, je pense qu’un demi devrait pouvoir épauler 100kg, un joueur des côtés 110kg et un joueur du milieu 120kg. Il est mon mouvement standard pour la force et la puissance absolue des membres inférieurs. Le Vertical Jump est mon standard pour la puissance relative des membres inférieurs, la Traction pour la force relative des membres supérieurs.

Interview réalisée par Frédéric Marcérou le 08/02/2017 à Sydney.